EUX contre NOUS

J’ai toujours pensé que je travaillais dans un univers feutré de bac+5 tellement obnubilés par les convenances sociales qu’ils en devenaient complètement lisses et sans intérêt - si l’on excepte évidemment le cas Viviane qui devient un peu plus préoccupant chaque jour.

Eh bien non. Je ne vis pas dans une serre. Nous ne sommes pas protégés de l’intrusion de la vulgarité extérieure. Non… Parce que dans mon bâtiment se côtoient deux espèces qui, a priori, n’auraient jamais dû se rencontrer.

D’un côté il y a les NOUS… Ceux qui se servent d’un ordinateur, qui conservent toujours leur smartphone à portée de main au cas où une alerte push de première urgence les informerait de la mort de lady Gaga.

De l’autre côté, il y a les EUX… Les gens de la maintenance que l’on appelle lorsqu’une ampoule est grillée ou lorsque le convecteur donne des signes de faiblesse.

Entre EUX et NOUS, il n’y a pas d’interaction visible - je veux bien concéder un petit regard lancé de temps à autre à l’un ou l’autre de ces mecs typés dotés d’un cul splendide et d’une démarche de caïd.

Enfin… Il n’y AVAIT pas d’interaction visible.

Il n’y en avait pas jusqu’à ce qu’un jour, il y a environ 6 mois, ne retrouvant pas mes clés dans mon sac, je ne sollicite André, le gardien des clés tout au bout du couloir, un gros bonhomme à la démarche proche de celle de Casimir… Oui, lorsque l’on observe André, il semble que ce soit un peu tous les jours le printemps dans sa tête. Toujours est-il que depuis ce jour, André et moi échangeons quelques amabilités, notamment à la machine à café, portant principalement sur la météo ou les prochaines vacances.

Je discerne dans vos yeux cet air mièvre et satisfait en imaginant que, finalement, mes préjugés sociaux sont tombés en miette à la faveur de cette nouvelle amitié de couloir. Eh bien je suis au regret de vous annoncer que non seulement cette moue vous donne un air très con, mais que de plus, vous avez complètement tort. Au contraire, depuis aujourd’hui, je suis plus convaincu que jamais de l’hermétisme existant entre ces deux mondes qui ne se fréquentent jamais vraiment.

Oui, parce que ce matin, j’ai constaté qu’un néon était grillé dans mon bureau. Ni une, ni deux, je me suis acheminé gaiement vers le bureau de mon cher ami André… Sauf qu’André m’a indiqué qu’il n’était pas celui qui gérait les réparations de néons - suis-je bête… Comment être assez polyvalent pour être à la fois le gardien des clés et gérer les réparations de néons

A ce moment, un choix s’offrait encore à André. Il aurait tout simplement pu m’indiquer de manière sympathique la personne compétente, voire même l’appeler pour moi - est-ce que j’y vais trop fort? - MAIS NON. André, fort de notre amitié presque semestrielle s’est exclamé à mon endroit “il faut que tu ailles voir Annick. Je suis sûr qu’elle va te faire baver partout tellement elle est belle Annick, alors tu essaies de ne pas salir la moquette, hein”…

J’avoue que cette remarque, certainement pleine de bon sens à ses yeux, m’a complètement décontenancé.

Et, puisque je fais partie des NOUS et que, pour les NOUS, la sauvegarde des convenances sociales demeure une valeur indétrônable, je n’ai rien trouvé d’autre à répondre à André que “ce n’est vraiment pas mon genre”.

Quelle tapette je fais! Je suis sûr qu’André m’a, depuis, imité devant tous ses collègues en adoptant un accent précieux et pédant.

Viviane veut se taper une tapette

Viviane sait que je suis gay. Elle a encore fait allusion à ce sujet tout à l’heure à la photocopieuse avec toute la finesse d’esprit que vous lui connaissez.

Oui, parce que Viviane était en train de vouloir transmettre un fax alors que je scannais un document sans y arriver. Dans un éclat de rire, elle m’a sussuré un “je te trouble hein”…

Ce à quoi j’ai répondu par un “carrément oui, tu me déconcentres…”

Sur ces entrefaites, la secrétaire à moitié mongolienne est entrée avec un tas de photocopies personnelles à réaliser.

Elle affichait un air béat à l’écoute de notre conversation, un peu comme une chaudasse qui aurait avalé un cintre. Elle m’a lancé pour toute réponse: “Ah là là qu’est-ce que les hommes feraient sans les femmes hein”.

Un nouvel éclat de rire de Viviane, se frottant contre moi avec ses seins imposants afin de s’extirper du local, a retenti. Répondant à la secrétaire elle a indiqué: “oui, tu as raison”… Puis, me regardant intensément, elle a ajouté “enfin… Les hommes n’ont pas toujours besoin d’une femme pour s’amuser hein…”

Il fallait que je conclue vite. Tout ce qui m’est passé par la tête c’est “tu sais Viviane, sans des femmes comme toi, les hommes riraient beaucoup moins”. 

Elle m’a jeté un regard défiant avant de tourner les talons.

Je sais maintenant que Viviane fait partie de ces femmes que l’homosexualité masculine excite… Et j’adore exploiter les failles de mes adversaires.

Viviane est contente d'elle.