Je suis une honteuse

Géraud est vraiment un mec à part. Les filles pensent qu’il est gay. Moi, je pense qu’il est tellement peu sûr de lui qu’il entre dans un rapport de séduction avec tout le monde. Y compris… Enfin, je veux dire surtout avec moi. La faute à cette image pleine d’assurance que je projette dès que je franchis la porte de mon bureau… Ou à mon aura naturelle.

Il est assez facile de s’imaginer ce à quoi il ressemble: petites lunettes, toujours bien mis, toujours souriant…

Le portrait craché de Géraud.

Le problème avec Géraud, c’est que son comportement me désarme… Ce n’est pas que je sois sensible à son charme, il a ce côté dragueur du sud un peu rance à la Yves Montand qui me fait sourire. Non. Géraud me désarme car il est le style de personne tellement en demande d’affection et dans l’admiration de chacune des paroles de ses interlocuteurs, qu’il m’est complètement impossible d’envisager une seconde de décevoir ses attentes. Il investit une émotion tellement phénoménale dans ses relations que son interlocuteur se sent immédiatement responsable de son bien être.

Mais le problème ne vient pas de lui. Le problème vient de moi et de ma façon imbécile de recevoir son comportement au plus profond de mon ego. Le mode affectif me dérange. Je ne sais pas y répondre autrement que par des pirouettes.

Juste avant de partir en congés, Géraud m’a invité à déjeuner.

J’avais prévu de lui annoncer que non, je n’avais aucune vue sur Cécile, ma partenaire de théâtre puisque oui, ma pédérastie est tellement flamboyante qu’elle m’illumine de l’intérieur.

Nous nous sommes installés dans un petit restaurant indien à côté de mon bureau. J’ai commandé un Lassi banane. Je commande toujours un lassi banane dans un restaurant indien. Il s’agit d’une tradition personnelle. Géraud a ouvert des yeux plus grands que les pommettes de Mylène Farmer et m’a indiqué qu’il n’avait jamais entendu parler de cette boisson.

Mais Géraud ne louche pas contrairement au sosie de Rouge Cerise présenté ci-dessus.

Après m’avoir demandé s’il pouvait goûter à cette mixture, il m’a tout simplement déclaré qu’il adorait être en ma compagnie car il découvrait toujours de nouvelles choses: adresses de restaurant, marchands de fringues, pièces de théâtre, twitter…
Puis, comme s’il était courant de faire de telles déclarations à un collègue de bureau, il a embrayé le plus naturellement du monde sur le couple que je forme avec ma copine me demandant des précisions dans le but de le comparer au couple qu’il forme, lui-même, avec sa copine.

Je n’ai pas réussi à le détromper. Very s’est transformé en Vera. A l’intérieur je me suis senti bouillir sans pouvoir empêcher les paroles de dégueuler de cette bouche que j’aimerais parfois pouvoir sceller.
Je ne suis pas militant et pourtant je me suis fait souffrir en pensant que j’étais en train de trahir une cause pour laquelle des gens meurent ou se font enfermer dans de nombreux pays. Je me suis senti misérable. Je me suis senti retourner au lycée, lorsque mon copain de l’époque, Eddy, avait été rebaptisé Amélie pour la galerie devant laquelle je n’assumais pas du tout d’aimer la bite. Je me suis senti replonger doucement dans le mal-être que cause cette dualité qui m’encombre.

En bref, j’avais hâte que ce déjeuner se termine pour me retrouver face à ma médiocrité. Je devrais crier haut et fort que je suis gay. Mais mon ego, qui aime se sentir flatté, admiré, complimenté, ne le voit pas de cet œil.

Mon ego est pétri de la certitude qu’être gay, c’est être inférieur.

Mon ego donne raison à la société entière pour laquelle être gay, c’est être un eunuque.

Et puis, Géraud est parti en congés.

Et puis, j’ai reçu un message de lui m’indiquant que tout se passait bien dans la famille de sa copine en Espagne.

On n’envoie pas un tel message à un collègue.

Il rentre mercredi.

Viviane est brûlante

Il ne fait pas beau, mais les hormones de Viviane, elles, ont bien intégré que nous étions en été.

1 – A peine rentrée de son séjour Sur Mesure en Croatie, elle a démarré une correspondance avec son guide de randonnée qui, selon elle, a complètement craqué sur son généreux décolleté. Mais peut-on réellement parler d’une correspondance lorsque celui auquel on écrit ne vous a pas ENCORE répondu?

Souvenir des vacances de Viviane

2 – Pas plus tard que vendredi dernier, j’ai moi-même surpris Viviane coursant Géraud dans les couloirs en faisant mine lui pincer ces adorables pommes -l’image de pastèques serait sans doute plus appropriée- qu’elle affectionne.

3 – Ce matin, faisant part de mon mal-être du jour à ma chère collègue -c’est à dire de ma gastro coulante- elle m’a répondu en ces termes obscurs:

Même quand tu es malade tu sembles tout sucré

Je lui ai donc tout naturellement proposé de me presser pour contrôler le nectar émanant de ma petite personne.

Elle a éclaté de rire.

Comment dois-je le prendre? Vous pensez que c’est mort?

Je suis un mauvais homosexuel

Je ne comprends pas…

Plus j’essaye d’être moi-même au travail, plus je récolte des réactions comme celle de Géraud, mon ça tweete collègue.

Géraud m’adore. Il pense que je suis trendy, c’est dire si son amitié pour moi le rend aveugle. A son retour de congés, quelques jours après mon propre retour, j’ai presque cru qu’il allait me prendre dans ses bras tellement il était souriant.

Bien sûr, il s’est tout de suite enquis de mes vacances en Grèce avec toute l’absence naïve de subtilité dont il sait faire preuve.

Je lui raconte – Athènes, cette île lointaine et sauvage du Dodécanèse, le chaleureux accueil des grecs- lorsque je note une expression de curiosité coupable sur son visage. Il se lance…

Et Cécile?

Moi, interloqué, arrêtant net ce récit passionnant: Cécile?

Lui: Oui… Cécile… Ta partenaire de théâtre.

Vous vous êtes déjà pris un mur dans la figure? Un truc qui allume de douloureuses étincelles dans votre regard? Eh bien c’est un peu l’effet que m’a fait cette question.

Après avoir rassemblé mes esprits et ne comprenant toujours pas le sens de l’interrogation: Ah… Cécile… Eh bien… Euh… Elle va bien je crois… En fait ça fait un moment que…

Lui: Elle devait bien te rejoindre à Athènes, non?

C’est à dire que… Je n’étais pas tout seul à Athènes. 

Lui: Oui… Enfin… Deux pour le prix d’une, je suis sûr que ça ne te fait pas peur hein -clin d’oeil complice-.

A partir de ce moment j’ai un trou noir… Jusqu’à ma reprise de conscience sur la moquette de mon bureau dans un flot de bave le corps pris de convulsions impressionnantes à l’idée d’une marée de vagins agglutinés dans MON lit…
Enfin… Pour être plus exact, le téléphone a sonné…

Oh mon dieuuuuuuuuuuu! Serais-je devenu un homo beauf que tout un chacun pourrait confondre avec un hétéro partouzeur?

Je ne vois qu’une solution:

je promets de venir travailler tous les jours vêtu d’un pantalon fushia, de bottes à fleurs et d’une chemise rouge et jaune à petits pois afin qu’une telle scène ne se reproduise jamais.

JAMAIIIIIIIIIIIIIIIS…

Retour dans la maison de l’amour

Mais pourquoi diable me dis-je chaque année qu’à mon retour de vacances tout aura changé?

Force est de le constater:

non, non, rien n’a changé… Tout, oui, tout a continué.

Ils étaient mimi les Poppy

En atteste la délicieuse attention de Viviane qui, ayant perçu mon pas léger dans le couloir, a hurlé hier matin, toutes portes ouvertes, un tonitruant

“Saaaaaaaaaaalut Ditoooom! Viens me montrer ton bronzaaaaage”

me faisant subtilement comprendre que je lui avais manqué pendant mes trois semaines de vacances.

En atteste aussi la visite d’une heure que vient de me rendre Colette, cette pie mal intentionnée qui se répand sur tout le monde, dont le but n’était autre que de décortiquer mes vacances pour tenter de découvrir avec qui je suis parti sous prétexte d’évoquer le nombre de randonnées possibles sur mon île grecque.

En atteste encore l’intrusion de Ouin-Ouin, la secrétaire attardée, dans mon bureau pour me souhaiter un bon retour… Et aussi pour m’expliquer que l’imprimante flambant neuve trônant dans le couloir était bien une nouvelle imprimante.
Je l’ai, bien sûr, remerciée de cette précision fondamentale sans laquelle j’aurais certainement mis plusieurs jours à réaliser qu’il ne s’agissait pas d’une grosse guitare électrique bling-bling que je pourrais chevaucher à ma guise telle une blonde boulotte et mal coordonnée…

En attestent enfin les messages de Magalie, ma N+1, sans bonjour, au-revoir ou merci, simplement composés d’un drôle de mot:

Pi.

Au départ j’ai pensé que, peut-être, elle souhaitait me faire part d’un problème relatif à ses seins qui produisaient du lait malgré elle. Mais en songeant à ses maigres obus ressemblant plus à ceux de Jane qu’à ceux de Samantha, je me suis douté que j’étais sur une fausse piste…

J’ai ensuite pensé au nombre π. Il s’agissait peut-être d’un message codé et irrationnel m’indiquant que quelqu’un la harcelait ou tentait à l’instant même de la violer sur son bureau… J’ai donc couru à toutes jambes devant son bureau…
Mais en apercevant sa mine souriante et hypocrite, j’ai compris que personne n’avait tenté de la séquestrer ni de porter son sexe 3,141593 fois à la bouche de Magalie.

Alors quoi?
Que pouvait signifier ce Pi?
Je l’ai googlisé…
Je n’ai rien trouvé.
J’étais désespéré, désabusé, je commençais à taper ma tête contre les cloisons fragiles de mon bureau lorsqu’une ampoule électrique (basse tension) est apparue au dessus de ma tête.

Cette fille revêche n’était même pas foutue de l’écrire en entier… POUR INFORMATION… Ce n’est pas si compliqué d’écrire “Bonjour Ditom, je te transfère ce message POUR INFORMATION. Magalie”, hein?!?

Mais je ne m’énerve pas.

Je souris.

Je souris parce que je suis bronzé et (encore un peu) détendu en pensant aux beaux grecs qui peuplaient les plages sur lesquelles j’ai lézardé au mois de juillet.

J’en déduis une chose:

le monde autour de moi n’a pas changé.

Ma façon de le percevoir est seulement plus sereine.

Madonna WANTS HER GAYS BACK!!!!

Les icônes sont vraiment des salopes entre elles.

La preuve par deux.

Partie 1

Partie 2

… Mais ma petite Maddy, il serait temps que tu apprennes que l’on n’obtient pas toujours ce que l’on veut…

Par exemple, moi, je voudrais que mes vacances reviennent.

Et pourtant, demain matin, elles ne seront déjà plus qu’un lointain souvenir.