Ce matin, comme tous les matins, j’étais déjà en retard en sortant de chez moi. J’ai pris le métro, mon casque sur les oreilles et mon téléphone en main pour réviser mon texte de théâtre.
Tout allait bien jusqu’à ce que le métro arrive à bon port.
Je suis descendu et, comme tous les matins, j’ai marché lentement derrière cette masse compacte qui lambinait pour se rendre au bout du quai et emprunter l’escalier menant vers la sortie.
J’ai pris l’escalier…
Une marche, puis l’autre.
Les gens sont d’une lenteur dans les escaliers…
Une brèche s’est ouverte entre deux personnes.
J’ai commencé à m’y engouffrer.
J’ai senti que quelqu’un derrière moi avait tenté un doublage mais que je l’en avais empêché en accélérant brusquement…
En même temps, ça arrive tout le temps que quelqu’un vous passe devant.
Voilà ce qui s’est passé…
Un truc complètement anodin.
Je ne me souviendrais même pas de cet épisode au moment où je vous écris si, à ce moment, je n’avais pas senti une tape dans mon dos.
Je me suis alors retourné un peu machinalement, pensant qu’il s’agissait d’un collègue. J’ai découvert, derrière moi, un grand black avec un oeil qui disait franchement merde à l’autre, complètement excité, s’époumonant en pointant un doigt rageur dans ma direction.
Je n’ai pas éteint la musique. Cet incident n’en valait pas la peine. Je ne l’ai pas entendu. Je n’ai pas jugé bon de lui répondre, lui opposant un mépris certain.
J’écoutais ça.
Non… Je ne comprenais pas sa colère: il était derrière moi et je ne suis pas encore équipé de rétroviseurs pour laisser passer les gens avant de m’engager dans un escalier.
J’ai donc résolu de poursuivre mon ascension relativement tranquillement… Quand j’ai senti qu’il me tapait à nouveau dans le dos… Mais plus fort.
Cette fois, j’ai arrêté la musique juste histoire de comprendre la scène qui se jouait et dont cet individu me forçait être l’acteur malgré moi… La sortie du métro était proche. J’avais maintenant hâte d’y arriver, d’autant plus que, vous le savez aussi bien que moi, il ne se trouve jamais une âme charitable pour vous empêcher de vous faire tabasser à mort dans le métro.
Ce que j’ai entendu était surréaliste. Il m’accusait de l’avoir bousculé – un black musclé d’environ 15 centimètres de plus que moi, je suis certain que si cela avait été le cas, j’en aurais eu un hématome - il me disait que si j’étais pressé, je n’avais qu’à partir plus tôt de chez moi, que j’étais un fainéant, un imbécile…
J’étais pris dans la foule. Je ne pouvais pas avancer plus vite. J’ai juste répondu de manière énervée que je n’avais pas d’yeux derrière la tête et que, par conséquent, je ne l’avais pas vu.
Puis, tout s’est passé très vite.
Il a repris de plus belle en me frappant réellement dans le dos.
J’ai passé le portique du métro en marchant vite…
Il m’a attrapé l’épaule en me menaçant de m’en mettre une.
Je me suis retourné pour le regarder dans les yeux, mon casque toujours sur les oreilles, ce qui a achevé de l’énerver…
Il a crié que je n’étais même pas foutu de retirer mon casque - ce que j’ai pris pour une petite victoire.
Les gens qui ont un strabisme sont perturbants en ce que l’on ne peut déterminer la direction dans laquelle ils regardent, ni l’expression exacte de leurs yeux… Aucun repère pour déterminer son degré exact d’énervement. Mais bizarrement et certainement un peu inconsciemment, je n’avais pas peur. Je me suis juste demandé jusqu’où il allait me poursuivre.
Alors, pour me débarrasser de lui, je me suis entendu m’excuser.
Lâche.
Je me suis excusé de quelque chose que je n’avais pas fait pour me sortir d’une situation sans issue.
Une partie de moi-même me dictait d’hurler pour ameuter la populasse, une autre de me débarrasser de mes affaires pour entamer une mini bagarre qui n’aurait eu d’autre effet que de me défigurer mais la troisième part de moi, celle qui a pris le dessus, m’a commandé de lui donner ce qu’il voulait. Juste pour qu’il me laisse tranquille.
Je me suis excusé. J’ai laissé mon estime de moi-même au placard.
Et je me sens mal avec ça.
Dans quel monde vivons-nous lorsque la force physique et l’agressivité deviennent les valeurs dominantes?
Sur le moment, je n’ai pas réalisé. C’est en m’installant devant mon ordinateur que je me suis mis à trembler en réalisant ce qui aurait pu se passer si je ne m’étais pas exécuté.
Ce que je ne supporte pas c’est ce sentiment de honte que je ressens. Mais ça va passer.


